Menu
  • fr
  • en

4 September


Interview d’Hildur Guðnadóttir, une artiste SHAPE

Hildur Guðnadóttir (née en 1982) est une violoncelliste, compositrice et chanteuse islandaise qui se place à l’avant-garde de la scène expérimentale et de la musique contemporaine (notamment grâce au groupe múm). Dans ses travaux solos, elle brasse un large spectre de sons via son instrument, d’une simplicité intimiste à des sons massifs. Hildur Guðnadóttir a commencé le violoncelle lorsqu’elle était enfant, a intégré l’Académie de Musique de Reykjavík puis a poursuivi des études de musicologie à l’Académie des Arts d’Islande ainsi qu’à l’Université des Arts de Berlin. Hildur Guðnadóttir a sorti 4 albums solos, encensés par la critique : Mount A (2006), Without Sinking (2009), Leyfðu Ljósinu (2012) et Saman (2014). Lors des Icelandic Music Awards de 2009, Hildur Guðnadóttir a été nominée dans la catégorie « Compositeur de l’année » et Without Sinking dans celle de l’« Album de l’année ». La même année, Without Sinking a également été choisi comme l’un des albums de l’année lors des Kraumur Awards. Tous les albums d’Hildur Guðnadóttir sont sortis sur le label Touch. L’interview qui suit s’est déroulée dans son studio, situé à Kreuzberg, lors d’un après-midi ensoleillé de janvier, parmi les instruments avec lesquels elle travaille. Hildur Guðnadóttir fait partie de la sélection 2015 de la plateforme européenne SHAPE *. 

Hildur Guðnadóttir : L’un des instruments que vous voyez là, c’est un violoncelle à résonnance ; il a des capteurs rattachés à chacune des cordes, une enceinte au dos et un mécanisme de larsen.

Est-ce un instrument fabriqué uniquement pour vous ?

HG : Oui ; Halldor Ulfarsson, un de mes amis islandais qui est designer, l’a fabriqué. Il a commencé à développer ça pour les guitares, et il souhaitait l’étendre aux instruments classiques. On se connait depuis très longtemps et il savait que j’aimais expérimenter de nouvelles choses, alors il a choisi d’utiliser le violoncelle comme une interface, contre un corps, et l’a construit avec la forme du mien en tête. Je l’ai aidé à le réaliser en apportant des solutions pratiques sur la façon de le tenir par exemple. On a travaillé dessus pendant 8 ans. Un autre de mes amis, Hans Jóhannsson, qui a lui aussi une formation classique, m’a parlé de cette idée que le violoncelle est modulaire, que l’on peut le détacher. Le corps peut être attaché à l’instrument mais il peut aussi être détaché ; il deviendrait alors comme une extension de l’instrument. Il y a environ 2 ans et demi, lorsque j’étais enceinte, je l’ai appelé et je lui ai dit « Je ne crois pas pouvoir voyager en avion tout le temps avec un violoncelle et un enfant dans les bras. » Je lui ai parlé de spécificités techniques que je souhaitais pour le violoncelle, alors il a continué à travailler dessus et l’a conçu. Puis Ómar est né. L’échange d’idées est un processus hyper amusant. J’ai dessiné des sangles, pour pouvoir attacher le violoncelle, et je suis libre de mes mouvements ; cela donne une autre dimension à mes concerts parce que j’ai plus de flexibilité. Je peux également attacher les caisses de résonnances directement à l’instrument, ou les éparpiller dans l’espace. Il a également un filtre construit dans un petit morceau de bois. Je peux mettre des samples dans les filtres, par exemple je peux sampler un son du violoncelle et le mixer avec ce que je suis en train de jouer.

Quelles relations avez-vous avec les différents supports soniques, vous semblez être très ouverte à l’expérimentation.

HG : J’ai une formation classique, mais j’ai commencé assez tôt à jouer dans des groupes et faire de la musique expérimentale. Je n’ai pas amené le violoncelle dès le début dans mon processus de création. Il y a beaucoup de choses à dire et à faire avec les techniques classiques, comme la voix ou le violoncelle, parce que pour moi, la musique électronique c’est bien, mais je suis plus intéressée à titre personnel dans les domaines de l’acoustique, de la résonnance physique, de la réalité physique du son et sa spatialisation. Quand on grandit en jouant d’un instrument tel que le violoncelle, on a cette énorme caisse de résonnance plaquée au corps, tu peux sentir la résonnance du bois et c’est pareil avec la voix. Quand on chante, tout le corps résonne et en fait on devient un peu comme une gigantesque caisse de résonnance du son qui est produit. Mon intérêt principal dans le travail du son, c’est de savoir comment la réalité physique se produit, et comment travailler avec. J’adore tout ce qui a trait aux nouvelles technologies, je fais beaucoup de programmation. J’aime les nouvelles technologies, mais j’adore aussi la physique et les différents matériaux. On vit dans une époque hyper excitante à ce niveau-là ; avec toute cette technologie, on peut avoir des trucs hyper élaborés comme ces filtres, des algorithmes très complexes, et tout ça dans des tous petits formats. Il y a seulement quelques années, on avait besoin d’un énorme ordinateur pour tout ça. Cela nous permet de développer nos activités alors que notre matériel devient plus petit (donc portatif) et plus puissant.

Est-ce que vous pensez que ça devient plus difficile à cause de tous ces moyens technologiques en main et cette « technologisation » du monde, de transmettre des émotions par la technologie ?

HG : La technologie, c’est seulement un outil, au même titre que le violoncelle. On peut tout à fait transmettre des tas d’émotions via un ordinateur, ou un instrument électronique. Il y a beaucoup de musiciens qui travaillent uniquement par ordinateur aujourd’hui, et je pense que parfois, les gens ressentent un manque d’émotions quand la personne ne joue que par son ordinateur. Les gens connaissent aussi l’ordinateur comme quelque chose que l’on utilise à des fins pratiques, comme envoyer des mails, vérifier ses comptes, etc. C’est un outil tellement multi-fonctionnel que parfois, les gens ne voient que ça sur scène, cet aspect pratique. Le violoncelle est beaucoup plus limité. Après certains concerts, vous pouvez entendre que « le musicien regardait juste ses mails. » Pas de mails sur le violoncelle, enfin pas encore du moins (rires). Bref, je pense que c’est un des aspects qui font que les gens peuvent percevoir un manque d’émotions dans la musique électronique. Ils veulent voir quelques chose de physique : des mouvements, des matériaux. Je ne trouve pas satisfaisant de faire de la musique avec un ordinateur seulement. Je l’ai fait, j’ai passé du temps uniquement à programmer. Je n’ai plus joué de violoncelle pendant une année entière. Je passais une semaine à écrire un code pour finalement obtenir un “bip”. J’ai du mal à m’exprimer à travers cela, mais j’admire ceux qui y parviennent. Suite à cette année passée à écrire du code, j’ai pris mon violoncelle et j’ai apprécié l’instantanéité du son!

Sur votre dernier album, vous utilisez la voix. Quelle importance a la voix dans votre travail, souhaiteriez vous l’exploiter d’avantage ?

HG : J’ai chanté dans des chorales étant petite, dans ma ville natale. J’étais habillée en viking, j’amenais des groupes de touristes dans une cave où je chantais des airs folkloriques islandais. J’ai une longue expérience de la performance vocale. Avec múm, par exemple, je chante principalement. J’ai mis longtemps à incorporer le chant à ce que je fais personnellement. Je me dévoile à mesure que j’avance dans ce travail, car le violoncelle m’est très personnel, il est connecté à une bonne partie de mon histoire, et la voix l’est d’autant plus car elle fait partie de moi. Je l’intègre de plus en plus à mon travail et j’apprends à me connaître. Pour revenir à la résonance, je trouve fascinant que le violoncelle et la voix soient si connectés. En chantant, la cage thoracique résonne, et le violoncelle repose sur cette partie du corps. Ces caisses de résonance, la cage thoracique et le violoncelle, sont tellement connectées que j’ai beaucoup expérimenté ce sujet ces dernières années dans le but de mélanger ces deux résonances. Les plages de fréquences de ces deux instruments sont très similaires, ce qui permet de les entrecroiser. En fait, j’ai toujours chanté sur mes albums, mais c’est vraiment caché.

Tout le monde en Islande semble être musicien. Peut-être est-ce lié à la nature, aux lieux incroyables de cette île? Comment était-ce de grandir dans cet environnement? Étiez-vous baignée dans une culture musicale ?

HG : La nature est très présente en Islande, bien entendu. C’est une petit île, vous y êtes proche des océans et les montagnes sont partout. Ce n’est pas une chose à laquelle on pense tout les jours quand on y habite. Je n’essaie pas de reproduire cela dans mon travail. Mes parents étaient musiciens, j’ai donc grandi dans un environnement musical. Composer et jouer de la musique sont pour moi les choses les plus naturelles du monde. Étrangement, beaucoup de musiciens viennent de ce si petit endroit. Nous habitions sur une petite île et il n’y avait pas grand chose à faire. Ça, c’était avant internet. Mettre tous ces groupes ensemble, à faire des concerts, simplement s’amuser avec ses amis, c’est une si belle chose qu’offre la musique. Je fais de la musique pour communiquer, à la fois avec le public mais aussi avec mes partenaires sur scène. L’un des plus grand privilèges qu’apporte la pratique musicale est la possibilité de faire ces connections qui vont au delà des mots. Avec mes amis Jóhann Jóhannsson et múm, nous allons probablement finir dans une maison de retraite avec Alzheimer, sans être capable de parler mais nous aurons cet autre moyen de communiquer. Certaines études autour des maladies d’Alzheimer et de Parkinson montrent que la musique est ce dont les malades se souviennent. Certains patients réussissent à retrouver la mémoire suite à l’écoute d’un morceau en particulier.

Vous avez notamment travaillé avec Throbbing Gristle.

HG : C’était vraiment un projet fantastique. J’étais en charge de composer les parties de chorale. Ils voulaient travailler avec une chorale mais n’ont pas la capacité de composer; quand ils jouent sur scène il improvisent, très peu de choses sont définies à l’avance. J’ai trouvé très intéressant de faire l’intermédiaire entre d’une part un groupe très ouvert et flexible et d’autre part des gens qui sont habitués à ce qu’on leur dise quoi faire. Pour ma part, je suis habituée aux deux approches, lire et écrire de la musique sur partition mais aussi improviser. Donc j’étais en quelque sorte des deux côtés, c’était drôle mais aussi exigeant. Ce sont des gens merveilleux, donc j’ai beaucoup appris. La musique est venue du dialogue et je pense que c’est la seule façon de faire de la musique ensemble.

Quels autres choses, non issues du monde de la musique, vous inspirent ?

HG : Ce qui me dirige, c’est le caractère physique du son et de la résonance. Une grande partie de mon travail est en rapport avec l’expérimentation, l’autre partie consiste à composer pour le théâtre et le cinéma. Je commence à travailler sur une série policière avec Jóhann. J’aime les romans policiers, je suis fan de Sherlock Holmes. Le format série m’intéresse car en comparaison avec un film, le spectateur passe plus de temps avec les personnages. Composer pour un format si long est passionnant car cela laisse plus de temps pour développer une atmosphère. Je suis aussi en train de devenir professeur de yoga. J’ai beaucoup pratiqué le yoga étant adolescente et j’aimerais apporter cela à la musique. J’aimerais peut être diriger des ateliers où les gens travailleraient le lien entre la performance et leur corps: c’est tellement lié. La posture, comment utiliser son corps et respirer, cela peut avoir un très grand effet sur leur jeu et leur performance. Ça a beaucoup influencé ce que j’ai fait ces dernières années.

* SHAPE (Sound, Heterogeneous Art and Performance in Europe) est une initiative cofinancée par le programme Europe Créative de l’Union Européenne. En regroupant 16 organisations européennes à but non-lucratives du réseau ICAS (International Cities of Advanced Sound), il s’agit de créer une plateforme de soutien, de promotion et d’échange des musiciens émergents et innovants, d’artistes croisant différentes disciplines et ayant une sensibilité pour les cultures sonores.

Autres actualités

9 artists of European SHAPE platform for Maintenant 2017

SHAPE is a platform for innovative music and audiovisual art from Europe. It consists of 16 festivals and art centres and aims to support, promote and exchange innovative and aspiring musicians and interdisciplinary artists with an interest in sound. SHAPE …

Rokolectiv is coming and NSDOS joins SHAPE platform

Rokolectiv is coming and NSDOS joins SHAPE platform. April sees SHAPE – the Creative Europe supported platform for innovative music and audiovisual art – returning to concert-goers via the Rokolectiv festival in Romania (April 20 – 23), which will feature six performances …

SAVE THE DATE: Maintenant 2017

The next edition of Maintenant festival will take place from 10 to 15 October 2017.   Maintenant 2017 will be: innovative and poetic proposals exhibitions, performances, concerts and gigantic installations Demain! two days of meetings evolving around digital creativity international …